Philosophie de comptoir


L’observation de la population hominidée m’a parfois réservé des surprises, dont certaines comme l’apéritif. L’idée de chroniquer à  ce sujet m’est venue lorsque je prenais un café en écoutant un autre consommateur s’entretenir avec le patron de l’établissement. Les deux bipèdes semblaient bien se connaître, et échangeaient quelques paroles autour de la dernière rupture entre les deux chefs d’État, libyen et français. Ce dernier avait laissé partir le premier avec ses éternelles amazones tandis qu’il se réfugiait dans la vallée de la Marne. N’ayant pu souffler de bons mots au Libyen qui était si volage dans ses promesses de contrats, le Français se contenta des baisers en rafale d’une jeune dame au minois bien connu des services de la presse populaire.

Bref, devant la noirceur et le corsage de mon café que j’avalais d’un trait, je pris le deuil de cette écoute digne des grandes oreilles en me disant que je tenais là  une idée de chronique traitant de l’apéritif. En effet, l’apéritif c’est cette institution française qui fait office de référence en terme de convivialité.

Elle n’est pas gravée dans le marbre mais dans le cœur et le foie des piliers de comptoir qui religieusement ajoutent de nouvelles marques à  leur ardoise. Je ne voudrais pas y mettre mon grain de sable, mais être tavernier est une vocation, et je ne jetterai pas la première pierre à  ceux qui diront qu’il s’agit d’une carrière que l’on embrasse de plain grès.

Au risque de vous gaver de paroles grasses et d’établir un parallèle honteux avec les oies et un certain Jarre, qui paraît-il n’a jamais manqué d’air pour divulguer l’intimité des manchots empereurs, j’entends parler ici de cette formidable institution éthylique, sociale et dialectique : la philosophie de comptoir.

Se restaurer et philosopher appartient à  une lointaine tradition que certains penseurs font remonter au Banquet de Platon, c’est dire s’il y a longtemps que les bipèdes savent faire la fête. Refusant aux premiers temps d’y inviter la gent féminine, les mâles finirent par admettre qu’il n’y avait pas de raison d’en faire profiter les dames d’autant qu’il s’avère plus aisé de leur faire un brin de causette en l’accompagnant d’un vin qui fleure un bon bouquet.

Sous l’effet du précieux breuvage, les langues se délient et les joues s’empourprent juste ce qu’il faut pour s’abandonner à  la philosophie de comptoir. Sous les reflets rubis, les cellules grises de la prison de l’esprit se libèrent et le débit de boisson s’accompagne d’un flot de paroles. Qu’importe leur intelligence après tout puisque même le sommelier laisse les sots se lier d’amitié dès lors qu’ils puisent à  la même source d’information.

C’est pourtant là  qu’il faut redouter le péché d’excès, celui qui tel gravé dans la roche comme dans le centre de l’humanité, fait prendre au mot l’expression «Fontaine, je ne boirai pas de ton eau». Les jeunes gens, aujourd’hui, oublient que l’alcool se boit avec modération. À ce titre, je leur rappellerai bien volontiers cette maxime du bassin houiller, qui explique que le détournement de mineurs mène au coup de grisou. En effet, les gueules noires, qui n’ont pas toujours mauvaise mine, essayaient d’avoir les idées claires afin d’empêcher les tas de débris d’étais, qui pourraient survenir pour peu qu’un maladroit, non pas épate, mais fasse chuter la galerie.

Alors jeunes gens, pour peu que vous vous sentiez la veine spiritueuse ou spirituelle, si vous espérez voir un jour le bout du tunnel, je vous recommande non pas de boire tout et n’importe quoi comme Alfred qui ne faisait rien qu’à  nous amuser ; je vous recommande de boire avec élégance en toute sobriété. Oui, si vous clamez que «S’émécher est le grand point, peu importe ce qu’en dit la maîtresse ! Qu’on m’apporte un glaçon, pourvu que j’aie l’Everest!» ((Évidemment, vous avez tous reconnu la citation suivante d’Alfred de Musset : «Aimer est le grand point, qu’importe la maîtresse ? Peu importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse.» )) je répondrai à  la façon du cidre de Corneille qu’un alcool puéril, se picole sans gloire ((Détournement du Cidre de Corneille : «À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire» . )) .

Ce n’est pas pour jaboter, mais certains s’adonnent à  l’apéritif mieux que d’autres. Par exemple : dans le monde animal, les grives ont essayé d’imiter les homo sapiens, mais sans succès puisqu’elles n’ont retenu que l’ivresse et perdu aussitôt toutes leurs capacités en se voyant ainsi réduites au niveau des piètres maîtres chanteurs que sont les corbeaux. Et même certains hommes échouent lamentablement à  se convertir en joyeux philosophes avertis ! C’est le triste cas des hommes de la junte.

Toujours aussi féru de nonologie, le généralissime Than Shwé est quelque peu à  court de vin de messe depuis qu’il a tenté, sur les conseils avisés de son zérologue fétiche, de trouver la formule de la bière philosophale, qu’aucun alchimiste n’avait osé découvrir préférant s’atteler à  la sempiternelle découverte de la pierre qui transforme le plomb en or.

C’est bien dommage, car désormais seule la craie a un précédent. Et pas des moindres ! Je ne voudrais pas passer pour un vieux fossile, mais qui n’a jamais entendu parler de l’ère des craies tassées ? Et si les plus joueurs d’entre vous en doutent, c’est la craie qui donne aux boules de billard des effets sans précédent.

Pour en revenir à  cette affaire de bière philosophale, j’ai appris que le général de la Tatmadaw ((La Tatmadaw est le nom de l’armée en birman. )) a jugé bon, à  la manière des Belges, de faire passer les moines à  la trappe afin de mieux les mettre en bière. De quoi se rappeler que le dirigeant birman est un bourreau de travail, tant de profession que de confession. Et c’est vrai qu’il a de la bouteille pour ce qui est d’enchaîner vingt par vingt les détracteurs de son régime.

J’avouerai en outre qu’il conjugue avec talent le bois de hêtre au point de le mettre en fût. Évidemment, ce ne sera jamais suffisant pour faire de lui un bon sommelier, puisqu’il ne s’agit que d’un tour de passe assez simple qui ne doit jamais me faire oublier que c’est le bois de sapin fourni entre quatre planches qui attend les opposants du dictateur.

Ha le général Shwé, si je lui demandais l’addition, je suppose qu’en n’annonçant seulement quinze morts sur les trente-et-une reconnues par l’ONU il me ferait moitié prix. Son bilan est si brillant que cela ne fera jamais que 31 morts, et 74 disparus, 653 personnes arrêtées. Autant d’ombres à  son tableau de chasse, qui curieusement ne semblent pas le hanter.

Et pourtant, Than Shwé continue de tirer sur ceux qui lui donnent du fil à  retordre, comme autrefois les sophistes nous faisaient perdre le fil de la discussion ((Socrate, paraît-il, aimait donner du fil (à  retordre) aux Sophistes. )) en nous menant en bateau en usant de l’arête aurique. Mais avant de clore cette chronique, voici venir un dernier conseil, de peur que de plus sombres desseins déteignent encore sur lui, à  présent que je suis assez grisé pour ne pas dire noir : «Monsieur Shwé, méfiez-vous de l’exigà¼ité de vôtre esprit. Le vôtre est à  l’ouverture ce que la ciguë était à  Socrate, c’est à  dire un poison. Ouvrez donc un peu vos prisons, et devenez enfin un homme de grâce, car ce soir je vous trouve franchement imbuvable» .

x ((À la demande des mogwaïs et de mon lectorat silencieux, cliquez sur le bouton pour dévoiler l’ensemble des jeux de mots contenus dans la chronique [spoil] La thématique du jour n’était pas seulement la boisson alcoolisée mais aussi la pierre, en espérant bien entendu que cela ne vous a pas laissé de marbre ou médusé plus que de raison. Si Jean-Michel Jarre ne manque pas d’air, c’est parce qu’il a composé Oxygène. Les tas de débris d’étais constituent une tentative architecturale pour pallier l’instabilité de l’état d’ébriété. Ensuite, n’en déplaise aux juridictions historiques, un calambouresque précédent avec la craie a été créé en manipulant l’ère du Crétacé. Ensuite, c’est un bien forestier tour de passé simple qui transforme l’être en fût ; chose que les latinistes chevronnés auront remarquée puisque la phrase se ponctue avec l’avoir été – et donc ce qui n’est plus – qui ne pouvait que prendre la forme d’un sapin euh … non je voulais dire qui ne pouvait prendre forme qu’au supin, mais ce n’est pas très facile à  expliquer lorsqu’à  l’image de Robin des bois l’on a fait l’école buissonnière. Enfin, c’est la rhétorique, et non l’arête aurique, qui était le fort des Sophistes même si je ne doute pas que certains d’entre eux aient pu avoir le pied marin. [/spoil] ))


5 réponses à “Philosophie de comptoir”

  1. Toujours aussi génial =) Diantre, quelle verve, quel vocabulaire !

    On notera une minuscule coquille :
    « Et pourtant, Than Shwé continuer de tirer »

    Joyeuses fêtes en tout cas !

  2. Cher Florent,
    je te remercie et suis ravi de te voir passer ici, même si c’est pour dénoncer mes petites erreurs 😉 .
    Tu sais, à  force de parler de Than Shwé (l’être le plus obsédé par les n-œufs), il était inévitable qu’une coquille finisse par se glisser quelque part.
    Joyeuses fêtes à  toi aussi !

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