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Fidèle aux postes

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Tandis qu’il y a deux semaines les adhérents socialistes retournaient gaiement aux urnes pour élire l’une ou l’autre de leur camarade, monsieur Pingouin, qui avoue que ces derniers ont été particulièrement doués pour entretenir le suspense avec une certaine lenteur, découvrait toute la lenteur d’une procédure en suspens que certains humains particulièrement doués pour le faire passer en dernier entretiennent à  son encontre. N’étant pourtant pas adhérent, cela ne m’empêche pas de socialiser et de m’y coller.

De quoi est-il question aujourd’hui ? En l’absence d’un de mes amis pigeons, voyageur de son pédigrée, il a fallu que je fasse appel aux services postaux humains pour acheminer un colis. Mes amies cigognes, également trop occupées à  délivrer des bébés plutôt que de les laisser naître dans les choux ou les roses, n’étaient pas non plus disponibles à  mon grand regret, car en ayant recours à  la voie postale, je fus frappé de voir ce que vous autres humains appelez « l’état de mes lents colis ».

Tout d’abord il me fallut me rendre dans ce lieu où est il est écrit : « la Poste ». Ensuite, je dus affronter l’animal pour lequel l’homme en est un pour lui-même, puisque sans le savoir je venais de me jeter dans sa gueule alors même que je ne commençais qu’à  en percevoir la queue, c’est dire si en ce vendredi d’affluence j’avais commis l’erreur d’aller voir le loup. Quelque chose me dit que de toute façon, si j’avais crié, on ne m’aurait pas écouté pour autant.1

Sans doute est-il temps de déflorer l’intrigue plus que mon innocence pingouinière aurait pu l’être en dépit des aguicheuses guichetières perchées derrière le comptoir. Arrivant dernier de cette meute d’individus qui avaient visiblement eu la même idée que moi mais en prenant la peine de la mettre à  exécution quelques minutes auparavant, je pris ma place en me disant que je devais être patient et qu’au pire cela ferait une expérience de plus à  relater à  mes petits enfants plus tard, si les histoires d’êtres humains ne leur font pas trop peur.

Inscrit dans le fil d’attente2 , qui portait plutôt bien son nom puisque je semblais l’user jusqu’à  la corde, je tentais de saisir au vol les propos des autres personnes stationnant à  proximité de mon humble personne ; sans doute voulais-je m’insérer comme il est d’usage de le faire sur la toile en m’inscrivant dans le fil de discussion.

Un individu banal, de sexe masculin et s’exprimant avec une légère pointe d’aigreur, faisait part de son mécontentement à  sa voisine à  chapeau mauve, qui n’avait visiblement pas cru bon de le retirer en dépit de la température excessive due à  l’abondance de présence humaine en un lieu aussi confiné. Peut-être qu’elle, justement, savait garder la tête froide en toutes circonstances.

« Vivement qu’ils la réforment la Poste. Les seuls sévices publics que je vois ici, c’est cette collectivisation de la file d’attente. Saleté de fonctionnaires, pas un pour rattraper l’autre. » lui lâcha l’individu aigri afin que lesdits fonctionnaires profitassent aussi de son propos. Rationnellement, de ce que j’ai pu percevoir des humains jusqu’ici – fussent-ils membres de l’administration ou non “ c’est qu’il ne faut en aucun cas les froisser, parce que cela a le don de leur faire plisser le front et les sourcils, ce qui est un signe du plus mauvais augure pour celle ou celui qui aurait espéré un tant soit peu de gaieté au cours de cet après-midi aussi morne que la plaine de Waterloo après la bataille.

La dame au chapeau mauve opina du chef sans répondre verbalement, probablement autant par solidarité que pour éviter que ce quidam n’aggrave son cas, déjà  mal en point, à  en juger du regard courroucé que les employés des postes lui accusaient de recevoir, et auxquels ses petits yeux marrons se défilaient pour se profiler vers les pointes de ses chaussures, qui étaient à  la même altitude que le propos qu’il avait pourtant tenu à  voix haute3 .

Ainsi l’on voudrait réformer la Poste ? La Poste, ce haut lieu de rencontre pour enveloppes, factures, lettres d’amour, et cartes postales qui survit contre la menace grandissante de l’envahissant courriel ? « Vite ! Il faut que je fasse mon intéressant et que je rédige un nouveau post à  ce sujet !», me dis-je en blagueur impénitent en manque tant de thèmes que de dames oiselles à  aborder. À moins que non en fait, il doit être plus sage d’attendre les délibérés de la commission Ailleret.

Le traitement de la file se poursuivait lentement en silence comme s’il s’agissait d’une procession funèbre. C’était en tout cas celles de nombreuses minutes dont je commémorais le sacrifice sur l’autel de la chronophagie.

Vint enfin le tour de l’homme vindicatif qui apporta un regain d’attention aux autres clients et moi-même puisque nous attendions tous cet instant qui promettait d’être divertissant.

Le premier guichetier disponible lui fit signe de s’avancer et de ne pas rester planté là  s’il voulait que les choses soient expédiés proprement. Cordialement, il lui dit bonjour et attendit que le grincheux déclare ce qu’il désirait.

« Je voudrais un carnet de timbres et poster ceci. » dit-il sèchement en sortant une large enveloppe qu’il dissimulait dans la poche intérieure de son long manteau. « Veuillez poser votre paquet ici s’il vous plait, monsieur. » fit le postier en indiquant le comptoir. Le client posa son colis, et l’employé s’en saisit pour le peser. À sa surprise, le paquet pourtant peu volumineux s’avéra très lourd. Surpris, le postier demanda ce qu’il contenait. « De quoi je me mêle ? Est-ce que je vous en pose des questions, moi ? » réagit d’un ton acerbe le client.

Retenant un profond soupir de désespoir, le guichetier effectua une pause cortico-thalamique et fit appel à  toute la sagesse qu’il convient de prendre afin de se retenir d’administrer une correction à  un individu si peu aimable. Calmement il lui expliqua ceci : « À quelle valeur voulez-vous assurer votre colis ? » .

« Ah parce que vous n’assurez même pas correctement votre service ? Vous n’êtes pas à  l’abri du vol ? Hé bien mettez moi ça au tarif lettre. Affranchissez moi de votre comédie ! On écrit des lettres mais les pitres c’est vous qui les faites, bande de guignols ! Libérez moi d’ici ! » s’exclama le mécontent de service.

« Pas avant que vous m’ayez montré une pièce d’identité valable, monsieur. » rétorqua le guichetier qui avait toutes les peines du monde à  garder son sang froid.

« Une pièce d’identité ? Est-ce que cela a quelque chose à  voir avec ma valeur faciale ? Je ne suis pas assez bien pour vous ? Monsieur me prend pour un timbré ? » éructa le client.

Quelques échanges de regards aussi noirs qu’un café ou une situation bien corsée plus tard, les deux humains se quittèrent sans le moindre au revoir.

Vint alors mon tour et je ne croyais pas si bien dire… Je partais avec un certain handicap puisque j’héritais de l’employé courroucé, tandis que la dame au chapeau mauve était servie par une douce femme très souriante. « Pas de chance. », me dis-je.

Toutefois, plutôt que de me fier aux ruminantes remarques d’un esprit vache, il valait mieux que je fasse moi-même l’expérience des services postaux humains, plutôt que de m’en tenir à  ce que les autres vivaient.

« Bonjour monsieur, j’aimerais poster ceci. » fis-je d’un air guilleret afin de m’attirer l’immédiate sympathie de mon interlocuteur.

« Personne suivante, s’il vous plait ! » appela ce dernier.

« Pardon ! Je suis là , monsieur. » l’interrompis-je.

« J’ai bien vu, mais les animaux même tenus en laisse sont interdits en ces lieux. Et le règlement, sans parler affaire, mérite qu’on s’y tienne, monsieur le pingouin. » m’expliqua-t-il en pointant une petite affiche que je découvrais en tournant la tête dans la direction que son doigt désignait. Sans doute ce que l’homme appelle une mise à  l’index, peut-être aurais-je dû me réjouir qu’il ne m’ait pas montré son pied, la mise à  pied étant plus fâcheuse à  subir de ce que j’ai pu apprendre jusqu’ici.

Je quittais les lieux, somme toute déçu d’y avoir passé autant de temps pour si peu de choses. Non pas qu’en cette période de l’action de grâce4 j’eus été le dindon de la farce, mais j’évoquerai plus volontiers un autre animal dont une locution bien célèbre pour son mutisme évoque exactement ce que je ressentis : Fâché de la Poste, faisan coi.5

  1. Cet animal avance masqué, c’est aussi quelque chose de bien connu. []
  2. Je n’ai jamais entendu dire qu’Atalante avait eu une fille. []
  3. C’est vous dire s’il était bas. []
  4. Oui, je suis désormais en retard pour vous souhaiter à  toutes et à  tous un Happy thanksgiving ! []
  5. Oui, exceptionnellement ce n’est pas pour jaboter mais je me livre à  une contrepèterie, jeu auquel mon lectorat qui est toujours de bon poil s’y connait bien mieux que moi. []

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