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Un pingouin à  Paris ?


Comme l’a justement fait remarquer Gizmo dans le billet précédent, il y a de fortes probabilités pour que les propos que j’ai tenus à  l’égard de la Bretagne soient ceux d’un pingouin parisien. J’ai donc décidé de consacrer une chronique à  la capitale de la France.

Chers bipèdes, si les premières images, qui vous viennent à  l’esprit lorsque vous rêvez de Paris, sont la tour Eiffel, l’arc de Triomphe ou le Sacré Cœur, sachez que de mon point de vue de pingouin ordinaire, il en est tout autrement. Paris, quoi que j’en dise, sera toujours Paris même si le Paris qu’a pu connaître Henry Miller n’est plus le Paris d’aujourd’hui. Ce dernier n’est pas obligatoirement celui de « a Year in the Merde » d’un certain Stephen Clarke, mais ce n’est pas non plus la ville rose ou la capitale des châteaux de la Loire, où vous ne devriez pas manquer de faire un tour sinon plusieurs.

Paris, comme l’ancien candidat devenu Président de la république, a changé, et c’est capital de le dire. La ville lumière est aujourd’hui plus moderne, elle brille à  l’électricité parce qu’elle ne compte plus sur la grandeur de ses intellectuels pour éclairer les ténèbres de mes méninges apathiques. Et tandis que Paris n’accueillait que quelques pèlerins au début du vingtième siècle, à  l’aube du vingt-et-unième les touristes y abondent quelque soit la saison.

Cela dit, je trouve que Paris en dépit de sa Pitié et de ses Invalides, se montre parfois peu hospitalière à  l’égard du touriste, non francophone de surcroît. Comme l’évoque copieusement Clarke dans la logorrhée éponyme dans laquelle il a visiblement baigné un an, les rues de la ville de Paris sont jonchées de déjections canines. Et encore, s’il avait été plus tatillon en voulant narrer toute la crasse dont la capitale regorge, il aurait sans doute parlé des rats qui gambadent entre les rails du métropolitain et des détestables fientes de pigeon qui défigurent la façade des monuments.

Il y a tant de pigeons à  Paris que certaines personnes se prennent parfois à  rêver non sans culpabilité que sonne l’ouverture de la chasse et qu’ils renouvellent dans le ciel de Paris la tragédie de Columbine avec leur fusil à  éléphant ou plus curieusement au moyen d’une boule de bowling, encore que certains me feront remarquer que ce doit être pour faire un strike.

Toutefois les pigeons ont une excuse ; j’ai beau leur en vouloir lorsqu’ils me refusent la priorité dans un couloir aérien, je sais qu’ils sont désœuvrés. Il faut dire que le biset 1 , depuis que le télégraphe, l’Aéropostale, internet et le sms lui ont fait une rude concurrence dans le secteur de la messagerie, est à  la retraite forcée après des siècles de bons et loyaux services. Les quelques bisets que je connais en sont tous réduits à  servir d’ornement statuaire le jour et à  dormir la nuit dans des dortoirs, semblables à  des cités HLM 2 , appelés pigeonniers. Quel sinistre sort pour cet oiseau, dont la cousine Colombe puis son descendant lointain Christophe, avaient pourtant fait leurs preuves en matière d’exploration à  l’époque du déluge et de la découverte du Nouveau Monde.

Ceci dit, assez parlé de la faune locale, parlons plutôt du terrible, du redoutable prédateur qui sévit ici. Ce bipède terrorise le touriste lambda, qui en croisant cette créature à  la mauvaise mine et à  l’antipathie légendaire, renoncera aussitôt à  l’idée de lui demander son chemin ; cette créature-là , ce terroriste social, mon cher lectorat, c’est l’Homo Lutetia Parisorum, alias le Parisien.

Tremblez, enfants de France et de Navarre ! car ce cauchemar vivant, constitué d’un agglomérat de stress accumulé au cours d’années d’embouteillages et d’heures de pointe, existe et sévit dans tout l’hexagone ! On le dit plus féroce que le croquemitaine, plus terrible que l’ogresse Baba Yaga, et surtout mes enfants, on murmure qu’il aurait essayé de dévorer tout cru le père Noël qui n’ose plus sortir qu’une seule fois par an de crainte de se voir avalé par ce vautour de l’espèce humaine.

Tout cela pour vous montrer ô combien le Parisien sait être vorace et possède un appétit à  toute épreuve : tandis que certains meurent tout simplement après des années de régime nord-coréen ou révolutionnaire culturel chinois, le Parisien, lui, résiste insolemment (ou du moins il le prétend) au cholestérol, au smog, au cancer, et ça malgré des années d’ingestion de sandwiches jambon-beurre dépourvus de verdure, le tout accompagné en fin de repas d’innombrables cartouches de cigarettes.

Ceci pourrait résumer le Parisien à  une sorte de locomotive à  charbon, parce qu’il fait à  Pigalle des folies de son corps dans ces boîtes de nuit où les choses vont bon train ; à  tel point que ce n’est pas un hasard si la capote anglaise est surnommée Pariser 3 par nos voisins teutons. Enfin, ça c’était pour le parisien moyen. Celui qui a les moyens de faire le paon, de se pavaner, ce Parisien-là , lui, se rend dans un bar-lounge ou bien au Kong où tout le (beau ?) monde s’il ne vous prend pas de haut se prend au moins pour le King, alors que les reines de la nuit, elles, les vraies, vont au Queen sur les Champs Elysées.

Le Parisien qui se montre, est la personnification même du nombrilisme, il va jusqu’à  porter des lunettes noires de crainte qu’il n’éblouisse autrui tant il se croit brillant. Sa suffisance légendaire lui donne même l’illusion qu’il vit au centre du monde. Il se perçoit souvent comme l’incarnation des lois de l’attraction, c’est dire la gravité de son erreur. Lorsqu’il essuie un refus de la part d’une conquête, ce n’est jamais lui le fautif, c’est l’autre qui n’a pas su faire preuve d’assez de bon goût.

Outre sa morgue flagrante aux aspects plus pompeux que funèbres, le Parisien a pour talent d’accuser les autres, ce qui lui fait croire qu’il tient de Zola alors que plus vraisemblablement il ne s’inspire que de l’assommoir et nous soûle avec son flot de complaintes. Ces complaintes s’adressent d’ailleurs le plus souvent aux fonctionnaires. En effet, dans le vocabulaire parisien, le mot fonctionnaire est ordurier. Aux yeux du résident de la capitale, le fonctionnaire est toujours en grève, ce qui en fait donc le bouc-émissaire de tous les maux, qui peuvent troubler son quotidien. Chaque retard peut alors être imputé au fonctionnaire des transports plutôt qu’à  la panne d’un réveil mal programmé ou délibérément ignoré dans l’espoir de gagner quelques instants de rêverie supplémentaire en compagnie d’une chimérique conquête, qui l’a rejeté la veille au soir.

Autre point à  aborder : la spiritualité du parisien. Sachez que la météo est la religion du Parisien, il a beau la contredire du soir au matin, cela ne l’empêche pas de suivre assidûment les indications du prêche qu’il soit contradictoire d’un medium à  un autre. Peu importe, l’Homo Lutetia Parisorum l’écoute fidèlement lorsqu’il se rend en Bretagne, muni de la combinaison intégrale du participant au Vendée Globe 4 , qui il faut bien le dire ne lui sera pas d’une grande utilité, surtout en ville à  moins que ce ne soit pour faire son intéressant. Mais c’est ce genre de détails qui rendent l’animal particulièrement risible là  où bat le pavillon Gwenn ha Du, et donc c’est ce qui fait son charme même si c’est à  ses dépends. Car autant le fonctionnaire fait l’unanimité au classement des inimitiés du Parisien, autant ce dernier fait l’unanimité contre lui. Je m’explique : tout le monde en dehors de Paris déteste les Parisiens, c’est à  dire le reste de la France, et plus surprenant, cela inclut la population du reste du globe.

En effet, partout ailleurs, le Parisien s’illustre par sa conduite inqualifiable, et néanmoins condamnable par le code de la route. Le Parisien, qui se permet tout, même les mauvaises manières, est l’individu qui a rendu possible l’usage des 4×4 là  où ils n’étaient pas indispensables, c’est à  dire en ville. Adepte du rentre-dedans tant en soirée qu’au volant, le Parisien a peu d’égard lorsqu’il se trouve une place et force le passage à  coups de pare-chocs. On ne dit plus alors que l’on se gare en créneau ou que l’on essaie de trouver le bon créneau, mais l’on parle plus prosaïquement de jouer aux auto-tamponneuses ; c’est dire si les Parisiens ont peu d’égard pour les véhicules des autres, et ne vous étonnez pas non plus au cas où vous oseriez les critiquer qu’ils vous répondent vulgairement « Je m’en tamponne« . De même, lors d’un dépassement de vitesse, ou d’une manœuvre dangereuse, plus personne dans l’hexagone ou dans la confédération helvétique ne s’étonne lorsque la plaque d’immatriculation du fautif se termine par 75 5 .

Les forces de l’ordre ont beau l’arraisonner, il en faut plus pour que le Parisien adopte des mesures de sécurité. Pour l’aider à  réfléchir sur la pertinence de ses choix en matière de mobilité, la police, qui sait que l’Homo Lutetia Parisorum pense avec son portefeuille, et donc qu’il faut frapper là  où ça fait mal, car ne l’oubliez pas ce que je vous ai dit : les résidents de la capitale sont des prédateurs, ils sont à  l’homme ce qu’il est à  lui même c’est à  dire un loup mais en pire.

Pendant que les agents de la circulation continuent d’épuiser les ressources financières des automobilistes parisiens, les fonctionnaires de l’hôtel de ville, ont lancé l’initiative du vélib dont j’espère qu’il connaîtra un succès mérité en dépit de la fin des beaux jours d’été. Raillée par certains, applaudie par d’autres, l’initiative demeure un espoir pour le piéton ordinaire, qui fait ses prières à  chaque feu rouge qu’un chauffard Parisien s’amuse à  brûler.

Malheureusement je crois qu’il en faudrait plus pour raisonner l’incurable population automobile parisienne qui, en dépit de son comportement, parvient à  faire des émules notamment en la personne du banlieusard. Le banlieusard c’est cet autre résident de l’île de France qui aimerait lui aussi faire partie des murs, devenir un bobo sans se faire de mal et ne plus avoir à  courir pour attraper le dernier train tandis que la soirée à  laquelle il a été convié commence seulement à  battre son plein.

Oui, au désespoir des habitants de l’hexagone, il existe quelques créatures prêtes à  imiter le style de vie arrogant du Parisien, qui ne tient plus son langage et le ponctue de jurons comme s’il s’agissait de mots doux. Je n’aime pas faire la fine bouche, mais s’il y a quelque chose de pire que de donner sa langue au chat, et dieu sait que je tiens à  ma langue, c’est d’entendre une jeune et jolie dame oiselle employer des gros mots ou des expressions que l’on ne trouve d’ordinaire que dans la bouche du rat et de la caille, ou dans la contraction de cet hybride insolent qu’est la racaille.

Sinon, saviez-vous que dans les années 80, lorsque certains évoquaient « Parisien, tête de chien. », Jacques Chirac, lui, leur aurait répondu : « Pas de ris de veau, mais une tête de veau ! » 6 , la tête de veau qui comme vous le savez est le plat préféré de l’ancien maire de capitale, dont nul ne s’étonnera par la suite qu’en 1988 il se soit payé à  juste titre la tête de ses électeurs en déclarant qu’un jour futur il se baignerait dans la Seine.

Enfin ce n’est pas pour jaboter, mais les Parisiens comme les Français l’ont ensuite élu Président, et mieux ! Ils l’ont même réélu, ou plébiscité comme il se plaisait lui-même à  le dire, comme quoi j’ai beau dire du mal d’eux, s’il y a bien une chose que l’on peut quand même dire des Parisiens c’est qu’ils ne sont pas aussi rancuniers qu’un pingouin ordinaire veut bien vous le faire croire.

  1. C’est la variété de pigeon la plus commune dans la capitale. []
  2. HLM : Habitation à  Loyer Modéré. Voir également Renaud. []
  3. Pariser qui signifie donc Parisien dans la langue de Goethe. []
  4. Le ciré jaune, les bottes, le pull marin sont l’uniforme du Parisien qui essaie de se faire passer pour un Breton. []
  5. 75, pour le département de la Seine. []
  6. Je précise pour celles et ceux chez qui le doute s’installe, que ce « Jacques a dit » n’a jamais été prononcé que dans mon imaginaire. []

4 Réponses pour Un pingouin à  Paris ?

  1. Toréador

    Très bon, mais un peu long : il est difficile sur le net de se concentrer sur de trop longs textes !

  2. Monsieur Pingouin

    J’y prendrai garde puisque un œil noir me regarde. 😉

  3. Gizmo

    Un pingouin à  Paris, deux pingouins à  Bâle, ça fait Bâle 2 ? Décidément, la crise financière se loge partout.

  4. Monsieur Pingouin

    Effectivement, la crise va jusqu’à  s’enliser dans les eaux suisses. J’imagine qu’au rythme où vont les choses, il faudra dresser un procès vers Bâle afin de savoir qui des deux mères obtiendra la garde d’Engu.